La tour de Babel sera à Malte

Kenza Sefrioui (Babelmed.net)

http://www.babelmed.net/cultura-e-societa/107-malta/13310-la-tour-de-babel-sera-a-malte.html

Atelier«Une maison dédiée au patrimoine et à l’écriture contemporaine, pour partager l’imaginaire méditerranéen, ouverte aux écrivains et aux chercheurs du monde entier, avec une bibliothèque présentant des textes littéraires et des travaux en sciences sociales, avec des résidences, des ateliers…» Tel est le rêve de Samira Negrouche, poétesse et traductrice d’Alger.
Pendant deux jours, ce rêve a été décortiqué et débattu par une trentaine d’écrivains, traducteurs, activistes culturels et représentants d’organismes actifs en matière de politique culturelle, venus d’Angleterre, de Bulgarie, d’Italie, d’Espagne, du Liban, du Maroc, de Libye, d’Egypte, de Turquie et de Malte…, tous soucieux de donner corps à ce projet. Aussi les discussions ont-elle porté sur les aspects concrets : de quelles expériences existantes (Transeuropéennes, Babelmed, TLhub…) s’inspirer et quel prolongement y apporter? Comment mobiliser les réseaux d’artistes, d’associations, d’universités, de fondations etc., pour lier les rives de la Méditerranée ? Quel modèle économique adopter pour rendre viable ce projet ? Comment l’ancrer dans le contexte local de Malte ? Quels contenus proposer à quels publics ?
Tous ces débats ont permis de partager des expériences, de définir les besoins en matière de formation des traducteurs, de consolidation des circuits du livre, de mobilité des auteurs, de diffusion des biens culturels, de protection des droits des auteurs et des traducteurs…

Le désir de créer en Méditerranée une plateforme, à la fois physique et virtuelle, dédiée à la littérature et à la traduction littéraire, n’est pas nouveau. Alice Guthrie, chef de projet Monde arabe et zone euroméditerranéenne à Literature Across Frontiers, association dédiée aux échanges littéraires et au dialogue interculturel basée en Grande Bretagne, témoigne d’une volonté ancienne « d’élaborer un plan d’action global, dont la plateforme n’est qu’une partie ». Un espace physique pour regrouper les structures existantes et faciliter les échanges est en effet une nécessité. « Nous avons des festivals, des rencontres, mais nous n’avons pas de lieu », explique Karsten Xuereb, coordinateur de projets à la Fondation Valetta 2018. « C’est essentiel pour nous, petite association maltaise, pour nous situer dans le contexte régional, mais aussi pour explorer nos identités plurielles », précise Adrian Grima, poète maltais, traducteur et militant d’Inizjamed, association fondée en 1998 pour promouvoir la culture à Malte.

Cette rencontre est donc le prolongement d’une discussion qui y a débuté il y a plusieurs années. En 2005, une première conférence dédiée à la littérature a permis de joindre les énergies d’Inizjamed et de Literature Across Frontiers, qui se sont soutenues pendant plusieurs années ensuite pour animer le Malta Festival of Mediterranean literature.

A Londres, en janvier 2011, l’idée se précise. « On a décidé de faire une série d’ateliers de concertation », explique Alice Guthrie : rendez-vous à Beyrouth en juillet 2012, avec des éditeurs, des écrivains et des traducteurs de la région, puis à Istanbul en octobre de la même année, et enfin, à La Valette, où « il y a une nette volonté d’élaborer une stratégie d’action concrète ».

La Valette capitale européenne de la culture en 2018

Au fil des discussions, s’est imposée l’idée que Malte serait le lieu d’accueil de ce projet. L’archipel est en effet au centre de la Méditerranée. Membre de l’Union européenne depuis 2003, son histoire et sa langue témoignent de tous les échanges et toutes les migrations qui ont marqué et marquent encore la région : le maltais est la seule langue sémitique de l’Union européenne, avec, sur une base arabe, des apports italiens, espagnols, turcs, anglais… Et surtout, sa capitale, La Valette, a été choisie pour être la Capitale européenne de la Culture en 2018. Une occasion en or pour donner vie à la plateforme.

Karsten Xueres détaille le calendrier : « D’ici 2015, on aura établi un consensus entre Literature Across Frontiers, Inizjamed, le gouvernement maltais et les sponsors2014-2015, on va développer le concept et attirer les investissements. Mise en œuvre dès 2016 ». Le travail s’annonce colossal, tant au niveau de la levée de fonds que de la mobilisation des partenaires : « Il y a des fonds locaux, mais il faudra des cofinancements », anticipe Alexandra Büchler, directrice de Literature Across Frontiers, prête à solliciter l’expertise et l’aide de son réseau d’ONG, d’universités, de festivals et de fondations.

Pour Adrian Grima, la clef de la réussite, c’est la capacité à impliquer tous les acteurs locaux : « Il faut que cela se fasse de façon concertée avec tous, et d’abord convaincre au niveau local. Mais nous ne devons pas faire cela tout seuls, sinon cela Karsten Xuerebrisque d’être une île dans une île ». Malgré l’ampleur du défi, Karsten Xuereb se déclare confiant dans les atouts de son pays : géographie, longue histoire d’échanges avec le Nord et le Sud, mais aussi du fait que Malte semble échapper aujourd’hui à la crise : « On n’a pas de coupes budgétaires, et le nouveau gouvernement a une politique culturelle avec une stratégie pour les industries culturelles. Et nous avons des gens formés à l’étranger qui viennent investir à Malte ».

La volonté de contribuer, par le biais de la traduction, au dialogue interculturel et à la compréhension mutuelle des langues et de l’histoire décuple les énergies. Ce projet est en effet un plaidoyer pour une autre Europe et d’autres relations avec la rive Sud de la Méditerranée. Pour Malte, en particulier, qui avait été épinglée par Human Rights Watch pour son traitement des immigrés clandestins1, c’est une urgence. « Il ne faut pas que tout parte de Bruxelles, de Paris, de Londres ou de Berlin », insiste Alexandra Büchler : « Regarder le Sud nous fait nous regarder autrement, montre qu’on a eu une pensée très matérialiste. Cela peut aider à redéfinir certaines questions. Et la littérature et la culture peuvent plaider pour une autre approche ».

Pour Adrian Grima, « personne ici n’imagine que la plateforme ne servira qu’à écrire des livres ! C’est un acte politique ! » Trois groupes sont déjà à l’œuvre pour élaborer une stratégie et donner forme au lieu et à la plateforme virtuelle. La présence, à quelques mètres de l’espace de discussions, du chef d’œuvre du Caravage représentant Jérôme de Stridon, le patron des traducteurs, a sans doute contribué à cette détermination…

1 http://www.hrw.org/news/2012/07/18/malta-migrant-detention-violates-rights

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s